Histoires vécues avant l'âge de la mob...


          Nous ne vivions pas dans une très belle cité, mais c'était notre cité, avec ses vingt-cinq blocs blancs de quatre étages, froids et uniformes, ses allées bordées de garages aux portes sales et délavées, ses caves humides qui nous servaient de salles de jeux les jours de pluie et surtout son parc. Un parc comme il n'en existe aucun au monde. Le parc le plus beau de l’univers pour la bande de copains que nous étions. Ce n'était en fait qu'un terrain sordide, à l'abandon, envahi de ronces, de bosses de terre et de trous, endroit idéal pour nos opérations commandos. On l'appelait le champ et c'était notre champ. Ce champ là, c’était notre fierté, notre domaine et nous l’aimions.
         
          La promiscuité de cet espace de jeux improvisé apportait une certaine sérénité à nos mères respectives. Elle pouvaient en effet aisément nous surveiller depuis leurs fenêtres qui dominaient notre espace vital. Aux heures des repas, essayant tant bien que mal de veiller sur l'alimentation quotidienne de leurs jeunes trappeurs en herbe, il leur suffisait tout simplement de nous appeler un par un, de leurs balcons. Nous rentrions alors nous restaurer, subitement soumis à une puissance suprême et inévitable, en totale opposition avec l'anarchie organisée qui régnait sur notre domaine champêtre et surtout avec les poignées de mots châtiés qui pimentaient notre langage quotidien.

          Il y avait toutes sortes d'édifices dans ce champ. On pouvait notamment y trouver une magnifique cabane à deux niveaux. Nous l’avions érigée contre le tronc d’un énorme acacia, au moyen de planches et de divers matériaux subtilement dérobés. C’était, je pense, l’unique cabane possédant un sol en marbre. Pour parvenir à un tel luxe, nous nous étions servi dans l’immeuble d’une résidence voisine encore en construction. Les ouvriers y avaient pris l’habitude d’entreposer les matériaux nobles dans l’un des sous-sols qui malheureusement disposait d’une évacuation verticale non terminée. C’est par ce trou de souris que l’on descendait le plus jeune d’entre nous, au moyen d’une corde. Lorsqu’il arrivait en bas, il se détachait et la corde servait alors à remonter un maximum de matériel. Inconscience ou confiance ! Aucun mot ne pouvait qualifier l’attitude de notre jeune intrépide que l’on pouvait oublier à tout moment dans cette prison obscure. Heureusement, l’esprit d’équipe veillait, et notre courageux chef de cordée était toujours remonté, tant bien que mal.

          Pour en revenir à notre cabane, l'étage supérieur de cet abri était en fait un refuge au cas ou quelque chien errant aurait eu l'idée de s'attarder sur nos terres. Il arrivait parfois que l'un d'entre nous crie 'Le Boul-Dog' en ayant aperçu une masse brune se faufiler entre les taillis. Il pouvait s’agir d’un vulgaire caniche ou d’un tout autre animal de compagnie simplement occupé à assouvir un simple besoin naturel. Mais il n'en fallait pas moins pour voir se ruer une meute de gamins sur le ponton supérieur de la cabane. Il n'était pas rare non plus que celle-ci ne puisse plus supporter le poids de toute une tribu apeurée, qui se retrouvait alors renvoyée au niveau zéro dans l'affolement général.

          Au beau milieu du champ trônait une maisonnette en paille, plus humble que la première, mais entourée d’un jardin potager. Elle possédait, de plus, un superbe éclairage intérieur, un confort inégalable, un luxe de quatre volts cinq, grâce à l'aide du concierge encore très jeune dans sa tête et qui ne se forçait vraiment pas pour grandir... Les plantes qu'il essayaient de faire pousser dans cette terre sèche entourant la paillote ne fournissaient que de maigres fruits, écrasés par une chaleur estivale. L'apport constant en eau que nous fournissions ne suffisait pas. Cette lourde et quotidienne tâche désespérait nos mères : nous ne prenions même pas le temps d’assumer notre digne statut de bon fils et de les aider à arroser les plantes ornant leurs balcons...

          Ces deux belles habitations secondaires faisaient la jalousie d’un groupuscule de gamins d'une cité voisine et ceux qui ne faisaient pas partie de la bande ou qui avaient eu le malheur de traverser notre territoire étaient sauvagement capturés. Un premier prisonnier se vit attaché tout contre notre jardin potager. La position allongée sur le dos, les quatre membres écartelés par des cordes solidement attachées à des piquets ne dut guère lui convenir car il s’évada aussitôt. Le suivant fut l’objet de représailles certainement vues à la télé dans un mauvais film en noir et blanc. Heureusement pour lui, le ciment coulé dans un vieux fût rouillé, dans lequel son bras était immergé mettait du temps à durcir et nous dûmes le relâcher. Après ces deux expériences foireuses, il fallut trouver un nouveau châtiment pour l’ennemi. Les nouveaux prisonniers purent alors largement s'initier aux joies des oubliettes : c'était le nom donné à une espèce de cavité creusée dans un énorme taillis de ronces, aux épines fournies. Le résultat d’un fastidieux labeur occasionnant de nombreuses égratignures et quelques déchirures à nos vêtements était machiavélique. Cette caverne végétale était verrouillée par une porte garnie de ronces, intouchable de l'intérieur puisque recouverte de piquants, mais dont l'extérieur était savamment muni de poignées en bois... Les détenus qui transitaient une après-midi entière dans cette geôle d’un nouveau genre prenaient vraisemblablement le parti de ne plus jamais traverser notre champ. Je pense que certains doivent encore se souvenir de leur séjour forcé dans ce milieu aussi inhospitalier... Le mal était déjà en nous.

          Une véritable micro-civilisation guerrière sans arme, faite de rapines, de gros mots et de rivalité entre cités berçait tant bien que mal notre quotidien estival. Nous passions des journées finalement très saines, à base de sucreries et de bâtonnets glacés. Lorsque la chaleur devenait insoutenable dans nos cabanes, nous avions pris l’habitude de nous installer à l’ombre, sur les marches extérieures des escaliers de nos immeubles. C’est là que nous dévorions ces glaces qui en coulant, faisaient la joie des fourmis mais déclenchaient la colère auprès des habitants et du concierge. Un saut d’eau bien répandu réglait tout et mettait généralement un terme à ces petites querelles de quartier. Une paisible atmosphère régnait finalement sur cette bande de gosses plutôt sympathiques et relativement obéissants.

          La plupart des friandises étaient dérobées dans la sombre boutique de l'épicier du quartier, contiguë à notre champ. Ce brave homme, d’un age avancé et que le vin commençait déjà à user, ouvrait son épicerie, toutes les après-midi à seize heures, après une sieste honnêtement méritée. Il subissait alors nos états d'âmes jusqu'à l'heure de la fermeture. Les bouteilles en verre des boissons qu’il vendait, étaient reprises par les fournisseurs de notre homme en blouse et étaient donc consignées. Nous avions pris pour habitude de toute les récupérer dans la cité et de les lui rapporter, afin de pouvoir acheter grâce à une rétribution dignement gagnée, les bonbons nécessaires à notre croissance. Un recyclage du verre avant l’heure, où tout le monde trouvait son intérêt. On rentrait à plusieurs dans sa boutique, armés d'une ou deux bouteilles chacun :
- On a des consignes, M'sieur ! hurlait-on, fiers d’avoir contribué non pas au nettoyage de la planète, mais à celui de notre minuscule univers urbano-champêtre.
- Mettez les dans les casiers dehors, nous précisait-il, tout en nous donnant la somme correspondant à notre trésor de guerre.
Les bouteilles étaient rangées hors de sa vue, à l'extérieur, et nous avions compris qu'en rampant devant sa vitrine, on pouvait à nouveau les récupérer , bien abrités par les étals de fruits et de légumes disposés devant son commerce. Malgré la chaleur écrasante, le jeu en valait bien la chandelle et c'est les mêmes bouteilles qui servaient quatre à cinq fois dans l'après-midi. Le pauvre homme, encore sous l’emprise des divers breuvages absorbés à l’heure du repas, n’y voyait que du feu, du moins, à nos yeux... Était-il vraiment dupe ?

          Pour casser un peu la routine, il avait de temps en temps droit à ce que l'on nommait le coup de l'œuf. Le plus jeune de la bande, encore lui, entrait le premier dans l'épicerie et nous le suivions aussitôt :
- Bonjour , ma mère voudrait un œuf...
- Un seul ?
- Oui M'sieur, elle n'en veut qu'un...
Et l'épicier fidèle aux exigences de sa profession partait chercher son unique œuf dans l'arrière boutique où il remisait les denrées fraîches. Nous avions alors une petite poignée de secondes pour vider les cartons de chewing-gums et remplir nos poches d'autres sucreries étalées sur le comptoir... Pour le prix d'un œuf, payé par le manège des bouteilles, nous pouvions nous gaver de douceurs et avoir en plus la grande joie d'éclater l'alibi de notre larcin sur une cible choisie d'un commun accord... C’était en général un des nombreux chats de gouttière assoupi à l'ombre de nos pâles bâtiments. Cela nous procurait une double joie : celle de voir détaler l’animal devant nous, dans un miaulement digne d’un bon film d’horreur, mais aussi, la joie de voir gesticuler sur leurs balcons quelques dames fripées que les années avaient blanchies, vêtues de noir et très certainement protectrices de la gente féline et d’autres volatiles voyageurs, dont les facéties fécales ravagent les façades et les trottoirs.

          Tout comme nous, dans notre champ, notre brave épicier avait lui aussi un jardin potager et fruitier derrière son habitation attenante à son commerce. C'était un jardin digne de ce nom et tous les soirs, après la fermeture, il mettait du cœur à l’ouvrage pour y faire pousser une multitude de plantes parfumées. C’était, je suppose, son passe temps favori, et la seule chose qui pouvait l’interrompre était l’arrivé de l’heure du pastis ! Un simple grillage séparait son jardin de notre champ... Une quantité inavouable de fraises bien mûres nous faisaient les yeux doux au travers de ces quelques fils de fer habilement torsadés et maintenus par de vulgaires piquets rouillés.

          La tentation était trop forte. Il n'en fallu pas moins pour prendre l'initiative commune de s'emparer de ces quelques kilos de fruits trop rouges. Ce n’était sûrement pas un délit que délester ainsi une personne qui n'allait incontestablement pas pouvoir ingérer la totalité de sa récolte. Tenailles et pinces coupantes firent l'affaire. Le grillage se vit orné d'une ouverture artificielle suffisamment petite pour passer inaperçue mais assez grande pour pouvoir accéder à ce nouvel univers gorgé de sucre. Le plus jeune d’entre nous, toujours lui, fut désigné pour franchir la voûte métallisée. Sans se faire prier, il se mit a l’œuvre car sa petite taille lui permettait d'effectuer rapidement les allers-retours prévus et de remplir ainsi plusieurs sacs en plastiques, trésors de cette chasse interdite. Les fraises de cette cueillette sauvage étaient évidemment bien meilleures que toutes celles qui avaient pu agrémenter nos fin de repas. Nous nous délectâmes devant cette profusion étalée sur le marbre de notre super cabane. Une fois les ventres bien remplis, la quantité de fraises restait encore impressionnante. Que faire de tous ces beaux fruits ?
- Y'a qu'à les vendre !
- Oui et avec l'argent, on achètera des bonbons à l'épicerie !
Toute la bande se transforma alors en VRP, faisant du porte à porte, passant de blocs en blocs, d’étages en étages, bradant un dessert prisé de tous et apportant du bonheur dans la cité pour quelques pièces de monnaie. Mais quelle mouche piqua notre jeune étourdi, lui qui avait tellement sué et rampé sous son grillage, lorsqu'il alla se présenter dans l'épicerie pour vendre sa marchandise ? Inutile de vous préciser que notre épicier fit tout de suite le rapprochement. Oubliant momentanément les quelques clients qu'il servait dans sa boutique, il mena une enquête rapide et efficace. Après avoir constaté les dégâts et légèrement agrandi les oreilles de notre jeune camarade, qui au bord des larmes dévoila les noms de ses coéquipiers, notre homme nous rassembla devant son échoppe. Il ne voulut pas ébruiter l'affaire vis à vis de nos parents qui faisaient partie de sa clientèle, mais la sanction tomba aussitôt : les bouteilles vides seraient désormais comptées, leurs consignes non rétribuées pendant plusieurs jours et le grillage recousu avant la nuit… Ce qui fut fait dans les plus brefs délais, par crainte de nouvelles punitions.

          Décidément notre épicier était le plus brave des hommes : il offrit une glace à chacun pour nous féliciter de bien avoir réparé son grillage !

          Je comprends de nos jours que l'on regrette la disparition des petits commerces...

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